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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 25 décembre 2025

Un perdant magnifique de Florence Seyvos

Curieusement j’associe surtout le nom Florence Seyvos à un livre de littérature jeunesse dont elle a écrit le texte et qui a été illustré par Claude Ponti en 1993. Une petite fille y affronte une grave intempérie à l’abri d’une maison improvisée avec ses parents dans … son lit.

Intitulé La tempête, cet album est un condensé de poésie, de rêve et d’amour dont j’ai retrouvé de nombreuses caractéristiques dans Un perdant magnifique.

Jacques est un looser se voyant toujours comme un gagnant. Le roman raconte sa faillite vue par ses deux belles-filles. Il pèse avec tyrannie sur leur vie, en leur imposant sa volonté tout en paradoxalement leur donnant des ailes parce qu’il les aime infiniment, les admire et leur prodigue une affection exceptionnelle.

On comprend vite qu'Anna, et sa sœur aînée Irène, aiment vivre avec Jacques l’exaltation enfantine et d’une vie qui n'est jamais enlisée dans la norme ni la routine. C'est sans doute pour cela qu'elles n'ont pas brisé l’enchantement, tout en n'étant pas dupes. Le lecteur ne l'est donc pas davantage et accepte de se laisser porter par cette histoire, insensée, qui frôle plusieurs fois le drame, et dont on pressent qu'elle ne peut que "mal tourner".

La situation est plus délicate pour leur mère, Maud, parce qu'elle peut être co-responsable des dettes abyssales de cet homme qui ne cherche qu'à faire plaisir mais qui provoque sans le vouloir le malheur autour de lui. Et je ne pense pas que dans les années 80 il y avait des dispositifs de protection contre le surendettement.

Il y a un passage qui m'a particulièrement touchée (p. 105) lorsque pour contrer les huissiers et menaces de saisie cette femme décide de vendre une bague (qui s'avèrera de piètre valeur, ce qu'elle ne sait alors pas) : J'ai réfléchi, me dit ma mère à voix basse, il ne faut pas que je pense que j'ai trahi mon père en vendant le tapis, ni que je trahis ma grand-mère en vendant sa bague. Il faut que je me dise que c'est justement pour ça qu'ils m'ont offert ces objets, pour me venir en aide quand j'en aurai le plus besoin. En ce moment, ce qu'il me faut, c'est un miracle. (…) Il faut que je laisse mon père et ma grand-mère faire ce miracle, chuchote-t-elle. Ce ne sont pas les objets eux-mêmes qui sont sacrés, c'est le geste de mon père, le geste de ma grand-mère qui le sont. Bien sûr, j'ai eu de la peine pour le tapis, et j'en ai encore, et c'est difficile pour moi de me séparer de cette bague.

Cette lecture provoque une certaine nostalgie. Nous sommes en province, dans les années 80 et plusieurs pratiques ont été abandonnées depuis. Même la plus simple comme celle d'écrire des lettres … alors que la Drôme s'apprête pourtant à fêter avec faste le 400 ème anniversaire de la naissance de la célébrissime épistolaire Madame de Sévigné.

Aucun adulte, à part notre mère, ne nous avait jamais écrit une lettre de deux pages. Irène et moi avons aussitôt comparé nos lettres, et sûrement Jacques savait-il que nous le ferions car il n'y avait pas deux lignes semblables (p. 81).

Et qui communiquerait la nuit aujourd'hui en envoyant de longs fax crépitants ? Ce qui est là encore amusant c'est qu'en argot ce terme est synonyme de "vérité" alors que pouvons faire le pari -mais sans certitude- que Jacques est mythomane.

Ce qui est certain c'est que cet homme va mourir. On le perçoit très vite dans les confidences de la jeune fille : Je me suis demandé comment nous allions tenir jusqu'au départ de Jacques. Il m'arrivait parfois de désirer qu'il sorte de notre vie. (…) Alors quelquefois je faisais le voeu enfantin qu'il disparaisse, sans drame, par simple enchantement. Je mets les mains sur mes yeux, je compte jusqu'à trois, et tu disparais. Quand Jacques est mort, sûrement ai-je éprouvé de la culpabilité. Il est mort quelques mois après ce séjour au Havre et son soliloque dans la voiture. Mais ce n'est pas la culpabilité qui me fait écrire aujourd'hui, je crois. En tout cas pas celle-ci. Plutôt la culpabilité de l'avoir, d'une certaine manière, abandonné, de ne pas lui avoir rendu justice, ou d'être restée du côté de ce qui était raisonnable, tandis qu'il ne vivait, lui, que dans la démesure (p. 18).

En tant que lecteur on ne peut qu'être d'accord et on entre dans l'histoire comme si elle se déroulait actuellement. On sourit des frasques de Jacques. Par exemple : Il fallait qu'il y ait un piano pour le cas où Irène aurait envie de jouer. Pour le cas où, un jour, elle se mettrait à jouer Bach, Beethoven et Chopin. Il fallait qu'il y ait un piano pour le cas où l'un de mes amis, ou l'un des amis d'Irène, jouerait du piano. Pour le cas où Irène tomberait amoureuse d'un pianiste. Il fallait qu'il y ait un piano pour que quelqu'un, un jour, n'importe qui, puisse en jouer (p. 30).

On pourrait en rire … si ce genre de "caprice" ne coutait pas si cher. J'ai choisi aussi ces deux exemples pour illustrer la musicalité de l'écriture de Florence Seyvos avec des mots très simples.

L'auteure pianote sur plusieurs registres, le familial, l'éducatif, l'historique, mais aussi à petites touches avec le policier. Les deux soeurs partagent leurs doutes et leurs informations à propos de l'admiration de Jacques pour tout ce qui est allemand mais qui aussi levait la main pour nous intimer de nous taire parce que soudain on entendait Le Chant des partisans. () Nous avancions des pions pour en faire reculer d'autres. (p. 76). Le roman s'inscrit ainsi dans une sorte d'enquête dont l'objectif serait de comprendre qui est véritablement leur père de substitution qui souvent apparait comme un homme que tout accuse (p. 80).

Nous avions compris depuis longtemps que Jacques n'était pas Barbe-Bleue (…) parce que la vie avec lui était aussi difficile qu'une ascension en haute montagne. C'était lui qui inventait à chaque heure le paysage, les parois, les abîmes, les points de vue stupéfiants. Notre mère s'y adaptait, nous aussi. Pourtant quelque chose en lui nous émouvait, au-delà de l'amour qu'il nous portait. Peut-être était-ce justement sa folie. Peut-être était-ce, aussi, son ridicule.

Florence Seyvos l’avait commencé il y a une vingtaine d’années sans parvenir à le développer. La lecture de Canada de Richard Ford (2012) déclencha le déclic. Cet auteur y raconte la trajectoire de vie d’un adolescent après que ses parents aient commis un acte insensé, un hold-up qui tourne à la tragédie et qui impacte à jamais la conscience du jeune homme. Il interroge sur la possibilité de vivre heureux malgré un tel contexte. Et ce qui est amusant c’est que Richard Ford a lui aussi tardé à terminer son roman, qu’il a laissé dormir des années, en compagnie d’autres manuscrits, … dans un réfrigérateur qui lui sert d’armoire.

Florence Seyvos est née en 1967. En 1992, elle publie un récit, Gratia, aux Éditions de l'Olivier. Puis, en 1995, son premier roman, Les Apparitions, très remarqué par la critique, couronné du prix Goncourt du premier roman 1995 et du prix France Télévisions 1995. Ce furent ensuite L'Abandon en 2002, et Le Garçon incassable en 2013 (prix Renaudot poche). Elle a également publié à l'Ecole des loisirs une dizaine de livres pour la jeunesse et coécrit avec la réalisatrice Noémie Lvovsky les scénarios de ses films, comme La vie ne me fait pas peur (prix Jean-Vigo), Les Sentiments (prix Louis-Delluc 2003) ou Camille redouble.

Un perdant magnifique de Florence Seyvos, L’Olivier, en librairie depuis le 3 janvier 2025. Prix livre inter 2025

mercredi 24 décembre 2025

Ma buche de Noël

Ce soir c'est Réveillon et la buche est un composant quasi indispensable. J'avoue qu'exceptionnellement, j'aurais bien acheté cette pâtisserie dans une grande maison mais voilà il y a parmi les convives quelqu'un qui est allergique aux fruits à coque et TOUTES les versions commercialisées emploient au moins un peu de poudre d'amande.

Alors j'ai surmonté ma crainte de la louper et je l'ai faite maison. 

J'avais commencé hier par la base du gâteau roulé en suivant une recette classique de génoise avec 4 oeufs, 100 g de farine et autant de sucre. C'est assez simple à faire.

Dans un saladier, je mélange sucre et jaunes d’œufs à la fourchette (inutile de se retrouver avec des fouets à devoir nettoyer) avec énergie jusqu’à ce que le mélange éclaircisse et épaississe un peu. J'incorpore ensuite la farine progressivement après l'avoir tamisée. Il ne faut pas craindre que la préparation devienne un peu épaisse. C'est normal.

Le fouet électrique est par contre indispensable pour monter les blancs en neige, à moins d'avoir conservé une antique version de batteur manuel. On sacrifie l'équivalent d'une cuillère à soupe bombée pour assouplir la pâte. Ensuite on incorpore délicatement le reste à la spatule souple sans casser les blancs de manière à y faire entrer de l'air.

Je verse sur une plaque à biscuits d'un rectangle de 25 cm x 30 cm, préalablement tapissée de papier sulfurisé (c'est très important). Puis je tapote la plaque sur la table pour faire remonter les bulles d'air. J'enfourne à four préchauffé à 180 °C.

Théoriquement 12 minutes suffiront parce que la génoise n'a pas besoin d'être ultra dorée. A la sortie du four il est essentiel de soulever la feuille de papier afin que le gâteau ne continue pas à "cuire" sur la plaque toujours chaude.
On pose sur le plan de travail un torchon (propre évidemment), mouillé d'eau froide et essoré. Ensuite on place la génoise dessus (le papier étant sur le dessus de manière à le retirer délicatement) et on roule le gâteau AVEC le torchon. On laisse refroidir jusqu'au lendemain, ou quelques heures si on est pressé.

Il ne restera qu'à préparer une crème Chantilly maison (crème fraiche et sucre). J'avais fait l'erreur d'acheter une crème qui avait moins de 30% de matière grasse si bien qu'elle n'est pas "montée" mais elle était excellente. Tout le monde a trouvé que les coulures étaient d'un bel effet.

La génoise, une fois déroulée fut tartinée de crème, puis parsemée de framboises que j'avais mise à décongeler dans le réfrigérateur. L'important est de bien aligner la première rangée qui se trouvera au centre de la buche. On peut aussi utiliser pour moitié des brisures de framboises (moins chères et aussi bonnes). Ensuite on roule. On tartine la buche avec la crème restante. On décore de framboises.
Du chocolat noir fondu a permis de figurer les stries que l'on voit sur l'écorce d'un bouleau. Sur la photo on remarque aussi quelques myrtilles parce que j'en avais en réserve.

On peut évidemment disposer des personnages miniatures si on en a conservé d'une année sur l'autre. Voilà en tout cas un dessert qui est peu sucré et qui convient aussi bien aux grands qu'aux petits.

mardi 23 décembre 2025

La licorne, l’étoile et la lune, une exposition du duo Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize

J'ai profité de ma venue au musée de la Chasse et de la Nature pour la remise des Prix Coal pour visiter l'exposition du duo Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize intitulée La licorne, l’étoile et la lune.

Nés en 1978 et 1980, Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize collaborent depuis 2006. Installés à Bobigny, ils développent une pratique où le dessin, la céramique, le textile et l’objet se combinent dans un esprit de collage. Leur univers, nourri de références littéraires, d’images populaires et de motifs décoratifs, assume l’hétérogénéité comme principe créatif. Héritiers du mouvement anglais "Arts & Crafts", né à la fin du XIXᵉ siècle et prônant le retour à l’artisanat et l’unité entre beaux-arts et arts décoratifs, ils s’inscrivent aussi dans la lignée française de "L’Art dans Tout" (vers 1900), qui abolissait les hiérarchies entre art et artisanat avec l’ambition d’embellir la vie quotidienne.

Leur pratique associe dessin et céramique, dans un langage visuel riche en motifs et en couleurs, inspiré autant de l’histoire de l’art que des savoir-faire artisanaux. Leur travail brouille les frontières entre art et décoratif, entre objet et image, et revendique un dessin libre, exubérant et narratif.

Leur présence au Musée de la Chasse et de la Nature relevait de l’évidence. Fréquentant depuis longtemps ce lieu qu’ils considèrent comme une source d’inspiration, ils trouvent ici un terrain naturel pour leur travail. Leurs œuvres, dont de nombreuses inédites, dialoguent étroitement avec les collections permanentes, qu’ils citent et réinterprètent à travers de multiples emprunts.
Dans la présente exposition, le premier concerne la relecture du Bestiaire d’amour de Richard de Fournival (vers 1250), traité associant observations animales et rhétorique amoureuse, et dans la lecture des Grenouilles d’Aristophane (405 av. J.-C.), comédie où un chœur de batraciens accompagne une descente aux enfers. Ces récits, tour à tour érudits et burlesques, offrent aux artistes un réservoir d’images transposées dans un répertoire visuel riche, et souvent teinté d’humour.
Le titre La licorne, l’étoile et la lune évoque l’univers du conte ou du grimoire médiéval. Il condense des thèmes chers au duo : la licorne, créature fabuleuse entre mythe et réalité ; l’étoile, qui rappelle notre lien au cosmos et à l’infini ; et la lune, astre familier qui rythme les cycles de la nature et du vivant.
Le duo a construit pour cette exposition des environnements immersifs où chaque salle devient un microcosme habité d’animaux, de figures hybrides et de formes abstraites. Le visiteur y est entrainé dans un univers poétique où l’imaginaire devient le lieu d’une rencontre entre humains et non-humains.

lundi 22 décembre 2025

Peut-on être beau et éco-responsable ? La Cour des Icônes a des réponses

Alors que le débat gonfle et s’envenime à propos de l’arrivée de Shein au BHV, j’avais reçu une invitation à me rendre à une présentation presse d’une "agence" dont le credo est de représenter une majorité de marques écoresponsables, pas forcément déjà très connues, mais promises à devenir des icônes parce qu’elles portent chacune une belle histoire.

La Cour des Icônes les présente un peu à l’instar d’un cabinet de curiosités. Je suis allée à leur découverte le 26 novembre dernier, certes par goût pour l’originalité mais aussi par conviction. Je suis en effet la fille de parents qui ont traversé la Seconde guerre mondiale et dont l’enfance a été vécue dans une certaine misère qui a ensuite fortement impacté leur mode de vie bien qu’ils aient ensuite été à l’abri de ce qu’on nomme "les soucis matériels". Ça m’est totalement naturel d’avoir un comportement éco-responsable.

J’ai retenu cette après-midi là une dizaine de marques. Je vais commencer par une femme aux multiples talents et dont j’avais croisé plusieurs fois la trajectoire de vie sans le savoir.

Saranguerel Tseelaajav est née sous la yourte de sa grand-mère, dans une région de Mongolie réputée pour ses élevages de chèvres, yaks et chameaux. Elle a grandi en symbiose avec la nature, mais elle est venue étudier à la Sorbonne et a décidé en 2011 de lancer sa marque éponyme de cachemire haut de gamme, éthique et solidaire, entre tradition.

Saranguerel est d'abord née de la volonté de préserver un savoir-faire ancestral en voie de disparition. Le tricotage se fait sur machine, sans électricité et l’assemblage à la main par une centaine de femmes qui ont encore un mode de vie nomade, justifié par la nécessité d'accompagner les élevages, pour la plupart de petite taille, dans les steppes de Mongolie.

La fondatrice garantit à ces artisanes une rémunération et des conditions de travail justes. Côté consommateurs, la traçabilité est sans reproche.

Le vestiaire est composé de pulls, sous-pulls, gilets, pantalons, châles, écharpes, gants et bonnets, vendus exclusivement sur le site internet, ce qui n'exclue pas des commandes personnalisées. La tradition n'interdit pas une certaine modernité comme en témoigne le  coeur tissé sur le col d'un pull. Cet autre motif, sur le pull beige, est exactement celui du  mandala porte-bonheur qui était peint sur toutes les portes des maisons et qui peut être exécuté en plus petite taille.
Tseelaajav est depuis 29 ans en France parle sept langues. Elle a traduit les dialogues de nombreux films. En particulier Si je pouvais hiberner qui fut le premier film mongolien présenté au festival de Cannes. Elle connait très bien les lieux de tournage. C'est là que se trouve le petit atelier de métiers à tricoter.

Sa prochaine collection s’inspirera de son prénom qui signifie "clair de lune" et s’appellera lune.

Revenons en France, et plus précisément dans la quartier parisien de la Goutte d'or où se trouve un atelier qui combine trois belles valeurs : le recyclage, le Made In France et le travail solidaire. Depuis 2008, l'Association Chaussettes Solidaires révolutionne le recyclage des chaussettes usagées en les transformant en nouveaux fils, donnant naissance à des collections d'accessoires et vêtements à la fois esthétiques et respectueux de l'environnement. Elle ne se limite pas à la revalorisation textile. Elle s'engage aussi à l'insertion sociale et économique des personnes éloignées de l'emploi.

L'association recycle les anciennes chaussettes en les transformant en nouveau fil pour en faire des chaussettes neuves, mais aussi des gants, écharpes, et d'autres accessoires de mode élégants et intemporels, qu'elle vend sous sa marque Chaussettes Orphelines.

Le fil issu d'une filature du sud ouest de la France est obtenu en associant aux fibres de chaussettes recyclées des matières ayant un faible impact sur l'environnement (coton recyclé, laine recyclée, lin...) pour encore plus de douceur, de confort et de résistance.

Tous leurs produits sont fabriqués en France par des tisseurs, tricoteurs et confectionneurs soucieux de la qualité et de la durabilité des produits. Et pour prouver qu'ils ne font pas "que" des chaussettes j'ai choisi de présenter un grand sac cabas.

Il faut la suivre sur les réseaux pour se tenir informé de certains évènements auxquels vous pourriez participer. Par exemple le 15 mars dans l'Espace créatif de Marcia de Carvalho, 2 Rue des Gardes, 75018 Paris (inscription ici dans la limite des places disponibles). La fondatrice de la marque interviendra à propos de l'économie circulaire dans la mode à 15 h en compagnie de Catherine Dauriac, présidente de Fashion Revolution France. Suivra un atelier d'upcycling pour apprendre à réparer et personnaliser des vêtements. Puis apéro convivial et concert de musique brésilienne.

Mon oeil a été attiré par les volumes et la fluidité des lignes des modèles d'Ekjo, une marque dont le nom est tiré des initiales de la créatrice sud-coréenne Eun Kyung Jo.

dimanche 21 décembre 2025

Quels plats associer avec un Lo Vièlh

C’est un Lo Vièlh blanc qui avait été servi sur l’entrée du dîner auquel j’avais été conviée un soir pendant le spectacle des Folies Gruss et c’est ce même vin que vous pouvez déguster, en toute modération comme il se doit, si vous choisissez une des formules dîner-spectacle.

Ce vin est un muscat sec, IGP Coteaux de Béziers, médaillé d’or du Concours général agricole en 2025. Il accompagna parfaitement une excellente tourte aux petits légumes.

Comme promis en novembre dernier, je vous propose aujourd’hui un accord spécial mets-vin avec cette cuvée. En fait deux, poisson et viande.

D’abord donc un cabillaud cuit en papillote sur une fondue de poireau avec crème fraiche, avec une compotée de légumes du soleil, courgettes, tomates, aubergines, longuement mijotés avec des herbes de Provence, du laurier, de l’ail et des oignons.

Comme viande je l’ai associé avec une cote de porc accompagnée de fenouil confit et de lentilles, servie avec crème fraiche et cumin en poudre.

On pourrait aussi bien le servir en apéritif, avec des asperges, des fruits de mer, un dessert (biscuits sec, ou mieux fondant au chocolat),  mais également des fruits, en particulier le melon ou une salade de fruits.

De multiples accords sont rendus possible avec ce vin rond au nez puissant avec des notes de raisin frais et de bouton de rose et à la bonne persistance aromatique autour d’arômes de fruits et de fleurs, caractéristiques du Muscat d’Alexandrie.
Le Lo Vièlh est un vin élégant, à la robe jaune pâle aux reflets vert, proposé à un prix très abordable largement inférieur à 10 €.  Il témoigne qu’on peut être accessible et être primé. En effet, outre le Concours général agricole de Paris il a aussi été distingué la même année au Concours national des vins qui lui attribua également une Médaille d’Or.
Le vignoble est installé sur des terrasses anciennes du quaternaire à structure argilo-graveleuse acide, bénéficiant d’une exposition sur la façade maritime. La récolte des raisins s’effectue nuitamment en fonction de la maturité recherchée avec analyse sensorielle des baies.

La Vinification se caractérise par une extraction des jus par pressurage direct (pressoir pneumatique). Débourbage statique par le froid. Levures sélectionnées et maîtrise des températures de fermentation (14 à 16°). Elevage sur lies fines.

On ne pense pas assez souvent au muscat sec alors qu’il offre tant de possibilités. Je l’avais déjà souligné dans un autre article l’année dernière, avec des accords sensiblement comparables sur un Muscat Sec IGP Vallée de Thongue, du Domaine Saint-Georges d’Ibry.

samedi 20 décembre 2025

La mauvaise joueuse de Victor Jestin

J'aime le style percutant de Victor Jestin qui, en général, brosse sans concession le parcours de ses personnages. C'est encore le cas avec La mauvaise joueuse.
Un soir de semaine comme les autres, Maud, une jeune femme à la vie bien rangée, provoque un accident de voiture et prend inexplicablement la fuite. Paniquée, elle erre sur la route et trouve refuge dans un bowling. C’est le début de trois jours de cavale, et surtout de rechute dans une très vieille addiction, celle de jouer, à tout, frénétiquement. Des environs pluvieux de Saint-Nazaire au village lointain de son enfance, le périple de Maud prend l’allure d’une fugue existentielle.
Le sujet de ce troisième roman est passionnant parce qu'il aborde l'addiction au jeu d'une façon inhabituelle. Ce n'est pas l'espoir de la richesse qui motive Maud, et son comportement illustre à la perfection l'adage "peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse". Autrement dit, tout ce qui est jeu, ou disons défi lancé à soi-même, deviendra irrésistible. Cet angle permet à l'auteur d'interroger la place du jeu dans nos vies.

Sans entrer trop loin dans la psychologie du personnage, Victor Jestin glisse tout de même deux pistes. Longtemps (jusqu'au collège), en cour de récréation elle jouait mieux que tous ses camarades. Ce succès a sans doute forgé son tempérament. Son père l'a initiée au jeu d'échecs, et elle a ressenti un désir d’élan et de mort dans ce contexte. 

On pourrait penser que le joueur cherche à défier les règles. Ce n'est pas le cas de Maud car pour elle la vie n'est pas "un jeu". On apprendra (p. 59) qu’elle a renoncé à tout ce qui entre dans l'univers du jeu après avoir failli se noyer, suite à un pari stupide.

Elle a compris qu'elle s'impliquait "un peu trop fort" alors elle a cessé de jouer. Ni aux échecs ni aux cartes, ni au bowling, ni à rien. Maud n'a pas pour autant éradiqué le virus qui est demeuré en elle à l'état latent.

Jusqu'à ce jour où une nouvelle rencontre avec le "produit" a lieu sans qu'elle l'ait recherchée. Et c'est l'engrenage. Elle va jouer à tout. Elle gagnera, …bien que ce soit difficile mais rien n'apaisera son désir. L'analyse de l'auteur est implacable : Gagner ne me procurait plus de plaisir, rien qu’un bref soulagement, comme un crédit sur la souffrance (p. 56).

Maud n'a aucun répit. Ses péripéties s'enclenchent en crescendo. Elle joue à en perdre le boire et le manger. Victor Jestin dresse le catalogue des jeux possible, de société, sportifs, forains, et bien sûr pour finir, les loteries, jeux de grattage etc … alors que jouer de l’argent je n’avais jamais fait ça (p. 123).
Le rythme de l'écriture est soutenu, à l'instar des épisodes trépidants qui s'enclenchent dans la fuite en avant de la jeune femme. Le lecteur est lui-même comme pris au centre d'un manège.

Elle ne supporte pas de perdre. L’expression mauvaise joueuse arrive (p. 57). On reconnait le lexique du jeu et les difficultés du joueur à arrête, négociant avec lui-même juste un tour. Encore un. 
Ce qui est très fort dans le roman c'est que le lecteur se sent lui-même potentiellement en risque de succomber. Je me suis souvenu de la joie d'avoir remporté une course de chevaux au musée des arts forains, qui combine le jeu d'adresse et le jeu de hasard, et d'avoir eu immédiatement envie de recommencer. Sans doute que gagner incite davantage à poursuivre que perdre et que, par conséquent, gagner n'est pas une chance. La mère de Maud tente de le lui faire comprendre : le jeu te rend mauvaise (p. 122).

Le seul intérêt que j'y vois, sur le plan du développement personnel, est l'apprentissage de la maitrise de ses émotions et ceci explique peut-être que le personnage soit devenue comptable, un métier où tout est "carré". 

On se dit que ça va mal finir mais on est loin de deviner l'issue de ce roman qui déçoit alors un peu en nous laissant démuni devant une fin ouverte, mais aurait-il pu en être autrement ?

La mauvaise joueuse de Victor Jestin, Flammarion, en librairie depuis le 8 août 2025

vendredi 19 décembre 2025

Les Trophées de la 16e édition du FIPC Les Lentilles d'Or 2025

Les Trophées de la 16e édition du FIPC Les Lentilles d'Or 2025 ont été remis sous le haut patronage du ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire et avec le parrainage du ministère de la Culture le lundi 8 décembre dernier.

Unique au monde, ce festival photographique célèbre le regard qui est posé sur le monde culinaire, dans toutes ses dimensions : produits, artisans, chefs, ambiance de marché, art de la table et savoir-faire.

Chaque édition du Festival International de la Photographie Culinaire propose une thématique spécifique, qui inspire les artistes et invite à une relecture contemporaine de l’art culinaire en images. Le thème de cette édition "Jour de marché", célèbre l’univers foisonnant des marchés, des étals, des produits frais, des gestes quotidiens et des ambiances conviviales.

La cérémonie a eu lieu dans cette Salle Sully où je m'étais déjà trouvée pour la remise des Prix d'excellence du Concours général agricole. Elle a été pilotée avec un grand humour par Jean-Pierre PJ Stéphan, le Président fondateur du FIPC.
Claudia Albisser Hund était la photographe officielle du FIPC 2025. Elle avait composé une image illustrant le thème de l'année Jour de marché. Cette photo a été prise en novembre après avoir arpenté des marchés dans le Jura. Elle traduit une ambiance mélancolique annonçant l'approche de l'hiver.

Elle avait remporté en 2023 le Grand prix des Ambassadeurs du produit, avec 3 photos sur le thème du pain, un hommage à la baguette, emblème culinaire de la France. Elle a illustré plus de 100 livres avec ses photos, en particulier un livre sur les biscuits alsaciens de Noël qui a rencontré un gros succès. Elle est passionnée d’épices et d’herbes aromatiques qu'elle cultive dans son jardin. La photographe participe régulièrement à des concours internationaux de photographie culinaire. En 2005, elle avait été récompensée par un prix spécial au Carrousel du Louvre, à Paris, sur le thème "Nourrir le monde". Son travail a été notamment exposé à l’Exposition universelle de Milan en 2015.

Son prochain projet d’exposition s’intitulera "Au bord du chemin". Une proposition en train de mûrir qui mettra le Jura, sa région d'adoption, dans un écrin comme elle sait si bien le faire.

Chaque prix a son jury et porte un regard spécifique et chaque lauréat recevra un cadeau de Fuji et une oeuvre de Sabine Stenert (coordonnées en fin d'article) qui, depuis plus de vingt ans au Four à chaux, et dans un atelier aux dimensions grandioses, assistée de Daniel pour la cuisson de ses céramiques, donne naissance à des objets utilitaires d’une grande finesse dans une terre issue de la Drôme toute proche.

Elle y célèbre aussi la beauté de l'imperfection en donnant vie à des pièces uniques en grès basse température 100% culinaire, colorées de pigments et d’oxydes aux formes organiques, presque poétiques, allant de couleurs vives aux blancheurs si discrètes.

jeudi 18 décembre 2025

La Maison Heurgon fête 160 ans d'engagement en haute horlogerie et joaillerie

Le 20 novembre 2025, pour célébrer 160 ans d'engagement en haute horlogerie et joaillerie, Heurgon proposait un événement exclusif aux amateurs d’art et aux collectionneurs : une soirée unique en partenariat avec Opera Gallery, dans leur flagship du 58 rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris.

Dans le cadre de ce partenariat, une sélection exclusive d’œuvres iconiques de Niki de Saint Phalle, Manolo Valdès, Yves Klein, ainsi que des créations majeures d’artistes contemporains, ont été dévoilées.

Ce fut également une occasion rare d’admirer une exposition exceptionnelle de pièces de haute horlogerie et de joaillerie, présentées et signées par 24 partenaires d’exception, dans un environnement résolument exclusif.

Cette prestigieuse collaboration entre Heurgon et Opera Gallery a offert une expérience immersive, où l’art et le luxe se sont rencontrés, symbole de l’excellence et du raffinement qui a été accompagnée par un buffet festif.

Je rappellerai l’histoire du joaillier Heurgon, qui participe à la réputation internationale du quartier de la Madeleine et du Faubourg Saint-Honoré, avec d’autres maisons de qualité et d’élégance.

C’est en 1865, au cœur de Paris du Second Empire, que la Maison Heurgon ouvre ses portes au 15 rue Royale.

Très vite, l’adresse devient un lieu incontournable, témoin d’un art de vivre raffiné et d’un savoir-faire joaillier et horloger d’exception. Pendant plus d’un siècle et demi, la vitrine de la rue Royale rayonne, avant de céder en 2021 sa place à une nouvelle ère : l’ouverture du flagship Heurgon au 58 rue du Faubourg Saint-Honoré, au cœur du triangle d’or parisien.

Mais puisque la longévité n’a jamais eu valeur de certificat de légitimité, l’histoire d’Heurgon s’est construite sur les intuitions successives de ses propriétaires. En 1973, Michel et Jacques Cymerman lui ont donné une impulsion décisive en intégrant les plus grandes marques de la joaillerie française et de l’horlogerie suisse.

Ce sont désormais Arnaud et Benjamin Cymerman, soucieux de préserver le même esprit de famille, qui surprennent et satisfont leur clientèle en lançant de nouvelles de nouvelles tendances, collections et marques adaptées notamment au besoin des femmes et des hommes d’aujourd’hui.

Ils incarnent l’héritage d’une famille dédiée à la transmission d’un savoir-faire d’excellence, forte de plus de 160 ans d’histoire dans l’univers de la joaillerie et de l’horlogerie. Heurgon rassemble les signatures les plus convoitées en horlogerie. Commençons par Breguet avec La reine de Naples, puis la Tradition, et, présentées en double exemplaire la Type XX, Breguet Classique et Breguet Marine :

Parmi toutes les montres présentées les Bréguet occupent une place particulière. En effet, le fondateur de la marque est un horloger devenu légendaire, Abraham-Louis Breguet, pionnier de la mesure du temps de précision. Son invention, en 1795, du tourbillon, parfois appelé "cage rotative", est l'une des innovations les plus remarquables de l'histoire de l'horlogerie. Elle représentait alors une véritable révolution chronométrique.

Les montres n’étaient pas portées au poignet au XVIII° siècle. Elles étaient à l’époque glissées dans un gousset et du fait de la verticalité du cadran, subissaient les effets de la gravité sur le balancier et l’échappement. Le tourbillon a permis de compenser ce phénomène en offrant une précision nettement supérieure à celle des mouvements horlogers classiques.

mercredi 17 décembre 2025

L'art vu par la BD à la Galerie de l’Académie des beaux-arts, Galerie Vivienne

(article modifié le 24 janvier 2026)
Quelle exposition passionnante que L’Art vu par la BD qui commence à la Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne, 75002 Paris), nouvel espace d’exposition et de librairie de l’Académie, complémentaire du Pavillon de la Comtesse de Caen, et qui sera présenté jusqu'au 28 février 2026.

Il n'y a pas eu d'édition de catalogue (voilà pourquoi j'avais initialement publié un article très détaillé, désormais réduit, mais dont l'entièreté sera rétablie après la fin de l'exposition), mais c'est un joli cadeau qui est fait aux parisiens et qui plus est dans un endroit qui est en accès libre et gratuit.

C'est précis, didactique et susceptible d'intéresser autant les férus de bande dessinée que ceux qui n'y connaissent pas grand chose, … et qui seront convaincus ensuite que cet art est à leur portée.

Elle a été conçue par Thierry Groensteen, qui a été le premier directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême, correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts depuis le 17 avril 2024. Visiter les lieux en sa compagnie était une chance exceptionnelle.

Représentée à l’Académie au sein de la section gravure et dessin, la bande dessinée est au carrefour de la littérature et des arts visuels, et se mesure aux autres formes d’expression. Tantôt informé, sérieux, biographique, son propos peut aussi être décalé, satirique, burlesque ou verser dans l’onirisme.
Descendons dans le vaste et agréable sous-sol de la galerie. Sous le crayon des dessinateurs, les arts se réinventent et quelquefois se mélangent. Pour ne citer que deux exemples, peinture, cinéma et comédie musicale fusionnent dans Moderne Olympia de Catherine Meurisse, membre de l’Académie ; l’architecture de la capitale Brasilia est célébrée par le prisme d’un film chez Jochen Gerner.

L’exposition réunit des exemples du regard que le 9e Art porte sur les 9 disciplines représentées au sein de l’Académie.

Quelques regards du 9ème Art sur la photographie :
Les travaux d'Eadweard Muybridge sur la chronophotographie, à l'instar d'Etienne Jules Marey dont les travaux sont actuellement exposés à l'Ecole de médecine, ont été d'une grande utilité pour les peintres et les dessinateurs, qui ont appris les lois du corps en mouvement dans ses livres The Human Figure in Motion et Animal Locomotion

Il n'est donc pas surprenant que la BD, en la personne de Guy Delisle, né en 1966, ait rendu hommage à Muybridge avec l'album Pour une fraction de seconde (page 142,143,144 et 145, Editions Delcourt, "Shampooing", 2004), encre de Chine.

Il croque Muybridge proclamant vous avez devant vous l’homme qui a arrêté le temps et montre Messonnier corrigeant l'orientation des pattes des chevaux de ses toiles déjà achevées.

Son contemporain Oscar Forrest, le photographe qui, dans l'album de Frederik Peeters, L'Odeur des garçons affamés (Scénario Loo Hui Phang, Éditions Casterman, 2016) , répertorie les paysages de l'Ouest américain et tire le portrait des Indiens, est, lui, un personnage fictif qui photographie l’ouest américain voué à disparaître. Le dessinateur a ajouté un lavis et comme la planche que le commissaire avait choisi d’exposer n’était plus disponible c'est le livre ouvert qui est en vitrine.
Arthis Jolinon, le héros de Balade au bout du monde, et la Valentina de Crepax (qui exerce son talent dans la mode) sont des photographes plus modernes.
Laurent Vicomte (1956-2020) a connu un grand succès dans les années 80. On le reconnait dans cette planche 13 de Balade au bout du monde, tome 1 : La Prison, Scénario de Makyo, Éditions Glénat, 1982, Encre de Chine.

C'est lui Arthis et il se représente appareil photo à la main et sa compagne, qui est dans la dernière case, a vu quelque chose d'effrayant dans l’objectif et qui ne sera révélé que page suivante (non exposée bien évidemment).

Maitre de l'érotisme en bandes dessinées, le milanais Guido Crepax (1933-2003) n'a cessé, dans la saga de son héroïne Valentina (coiffée comme Louise Brooks à qui le bédéiste vouait un véritable culte), de se confronter avec la littérature, la musique, le cinéma, l'architecture, la peinture et le design. Valentina sera une des premières femmes présentes dans la BD, après Bécassine et Fifi Brindacier. Au gré des épisodes, il cite la scène de l'escalier d'Odessa dans Le Cuirassé Potemkine, le tableau de Goya représentant la fusillade du "Tres de Mayo", les toiles abstraites de Kandinsky ou les femmes dont Yves Klein enduisait le corps de peinture bleue pour les transformer en "pinceaux vivants".
Dans Valentina : Sindrome di Moore (Planches 1, 2 et 3, Paru dans Linus en 1990 Encre de Chine, Collection Archivio Crepax, Milan)Valentina surprend au cours d'un shooting, d'étranges formes abstraites s'interposer dans son champ visuel entre ses modèles et l'objectif. Elles vont insensiblement grandir puis se transformer, comme on le verra plus loin dans la partie de l'exposition dédiée à la sculpture, en œuvres d'Henry Moore.

mardi 16 décembre 2025

Première exposition parisienne dédiée à Rick Owens, au Palais Galliera

J'ai profité de ma venue au Palais Galliera pour la présentation presse de Tisser, broder, sublimer, pour jeter un oeil à la première exposition à Paris dédiée à Rick Owens, qui propose une traversée de l'œuvre de ce créateur de mode avant-gardiste, de ses débuts à Los Angeles à ses collections les plus récentes.

Rick Owens dévoile les références multiples de ses créations, de Joris-Karl Huysmans à l’art moderne et contemporain, en passant par les grands films hollywoodiens du début du XX° siècle. Directeur artistique de l’exposition, il imagine avec le Palais Galliera un parcours qui s’étend à la façade et au jardin du musée.

On le dit fasciné par le sacré, ce qui se lit dans la disposition des mannequins qui évoque pour moi la Cène. Partout dans la première salle les silhouettes sont longilignes, comme suspendues. Beaucoup de robes sont prolongées de capuches. 

Le couturier, né en Californie en 1961, a débuté à Los Angeles comme patronnier avant de lancer sa propre griffe en 1992. Ses tenues, inspirées des cultures underground et du glamour de la mode des années 30, se démarquent par leurs structures sophistiquées. Ses ressources limitées le poussent à récupérer toutes sortes de matières premières : il détourne des jerseys de tee-shirt, des sacs militaires, des couvertures de l’armée et du cuir lavé qu’il recycle en robes ou en vestes, ce qui ne l’empêche pas de rechercher la beauté pure.

Parmi ses coloris de prédilection, le noir et les teintes sourdes dominent, principalement le marron et un gris spécial baptisé "dust", devenu l’une de ses signatures. Ce n’est qu’à la toute fin de l’exposition que la couleur vive surgit.

En 2003, Rick Owens quitte Los Angeles pour Paris. Indépendant et transgressif, ses défilés se teintent de réflexions politiques, dénonçant l’intolérance et le patriarcat : les mannequins sont remplacées par des performeuses de stepping, danse africaine-américaine où le corps devient percussion, le sexe de ses modèles masculins est exposé et la force des femmes est célébrée. Comme une réponse à un monde en crise, son engagement s’incarne notamment par des créations plus sculpturales et l’utilisation de couleurs vibrantes.

Riche de plus de 100 silhouettes, la rétrospective est complétée par des archives personnelles du créateur, des vidéos et des installations inédites. Des œuvres de Gustave Moreau, Joseph Beuys et Steven Parrino permettent de revenir sur les sources d'inspiration du designer et de montrer son travail sous un nouveau jour. Le parcours évoque également l’importance de son épouse Michèle Lamy, dont la présence se retrouve tout au long de l’exposition, jusque dans la reconstitution de leur chambre à coucher californienne avec sa télévision en noir et blanc, son canapé … Tout est encore quasiment en noir et blanc mais sa musique de prédilection est « classique » . Cette partie de l’installation surprend moins quand on sait que le créateur a instauré la sieste obligatoire.

Je n'ai pas eu l'opportunité de le voir parce que la nuit était tombée, mais l’œuvre de Rick Owens se déploie également à l’extérieur du musée, où il enveloppe les statues de la façade dans un tissu brodé de paillettes. Installées dans le jardin du Palais Galliera, trente sculptures de ciment aux formes brutalistes spécialement conçues pour l’occasion rappellent ses créations de mobilier. Le parterre floral a été repensé avec des variétés qu'il affectionnait à Los Angeles.

D’une ampleur et d’un format inédit, l’exposition Rick Owens, Temple of Love propose une réflexion sur l'amour, la beauté et la différence à travers une mise en scène monumentale. Les silhouettes, en majorité issues des archives de ce créateur incontournable de la scène contemporaine, transforment le musée en un temple dédié à la création.

C'est une exposition inédite par plusieurs aspects et qui, hélas, se termine bientôt. je ne peux que vous encourager à la découvrir sans attendre.

Rick Owens, Temple of Love 
Du 28 juin 2025 au 4 janvier 2026
Au Palais Galliera, musée de la Mode de Paris
10 avenue Pierre 1er de Serbie - 75116 Paris
Du Mardi au dimanche de 10h à 18h
Fermé les lundis
Nocturnes les vendredis jusqu’à 21h

lundi 15 décembre 2025

Les Prix COAL et COAL étudiant 2025 ont été décernés au Musée de la Chasse et de la Nature

Je ne connaissais pas COAL, Coalition pour l’art et le développement durable, qui est une organisation dédiée à mobiliser les artistes et les acteurs culturels sur les enjeux écologiques contemporains.

Depuis 2008, elle met en lumière et accompagne des démarches artistiques engagées, en créant des ponts entre création, recherche scientifique, transition écologique et territoires. À travers le Prix COAL, ses programmes curatoriaux, ses publications et ses actions de terrain, COAL œuvre à transformer notre rapport au vivant et à faire de l’art un levier puissant de prise de conscience, d’innovation et de transformation écologique.

Le Prix COAL 2025 a été remis aux lauréates (car il s’agissait uniquement de femmes) le 12 décembre dernier, à l’occasion de la troisième édition de SANS RÉSERVE, le rendez-vous incontournable de l’art et de l’écologie imaginé par COAL et qui se tient pour le moment toujours au Musée de la Chasse et de la Nature.

Cette troisième édition est dédiée à l’eau douce. Le sujet est crucial quand on sait qu’il n’y a plus, nulle part sur le globe, d’endroit où l’eau de pluie est potable … Il faut également intégrer le fait que l’eau n’est pas un objet. Elle ne peut que s’écouler en suivant des circulations visibles et invisibles, menacée par les pollutions et les déséquilibres mais encore riche de forces fertiles et mémorielles. Et surtout l’être vivant ne peut pas s’en passer.

Exposition, rencontres, performances et ateliers illustreront toutes ces caractéristiques et  les oeuvres des treize artistes nominés pour les Prix COAL et COAL étudiant 2025 investiront les salles du musée avec un parcours d’œuvres inédit en dialogue fort intelligemment construit avec les collections de l’institution, et même avec l’exposition temporaire du duo Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize intitulée La licorne, l’étoile et la lune dont je parlerai dans un prochain article.

Elles resteront en place pendant un mois entier, ce qui est une nouvelle évolution. Plusieurs temps forts rythmeront les 12 et 13 décembre et je rendrai compte de quelques uns dans les lignes qui suivent. En effet, bien que conviée à 18 heures pour la remise des prix, j'ai eu la bonne idée de venir dès le matin et j'ai pu visiter l'ensemble du musée et participer à des performances.

L’annonce des noms n’a pas créé de surprise puisqu’ils avaient été donnés précédemment. 
Charlotte Gautier van Tour (première photo de ce billet) fut primée parmi 700 candidatures pour son projet Bloom, le sang des glaciers. Le prix spécial du jury a été attribué à Pauline Rip pour son projet Elficologie : la récolte de la rosée du matin. Pour la 3eme fois, deux mentions spéciales ont également été décernées : la mention Centre Wallonie-Bruxelles/Paris à Mirja Busch pour son projet Institute of Puddleology et la mention Ateliers Médicis à Férielle Doulain-Zouari pour son projet Ain el coton. Le Prix COAL étudiant 2025 a été décerné à Clara Niveau-Juteau, pour son projet Fresque du Vivant qui s’est distingué des 60 autres dossiers présentés par des étudiants.

Mais n'oublions pas les autres artistes nommés dont les oeuvres jalonnent elles aussi les salles du musée : Mohammad Rakibul Hasan, Julien Salaud, Marcela Santander Corvalán, Lara Tabet, Kay Zevallos Villegas, Khouloud Benzarti et Popline Fichot.

Je vous invite à me suivre dans un parcours géographiquement cohérent en commençant par la cour pavée de l’Hôtel Guéguenaud investie par Ain el coton de Férielle Doulain-Zouari, Lauréate de la mention Ateliers Médicis.

Autrefois, l’oued qui se trouve à quelques kilomètres du village du Mahassen, dans la région du Kef en Tunisie, se remplissait d’eau chaque hiver, mais il s’est asséché depuis une dizaine d’années, devenant infranchissable. Les bergers et les agriculteurs sont aujourd’hui contraints de le contourner. Après plusieurs années de recherches sur les formes, les matériaux, les problématiques et les modes de vie locaux, l'artiste a imaginé la création d’une installation in situ à usage collectif, avec la collaboration d’artisan·es et d’ouvrier·es du lieu : un passage fait d’argile et de verre. Fonctionnelle, l’œuvre (de briques d'argile cuites, émaillées, moulés à la main, poudre d'argile, sable, 2024) rend symboliquement visible par une strie de verre, la présence de l'eau dans l'argile, tout en célébrant l'expérience humaine collective qui a permis la réalisation de l'œuvre, dans un souci de sensibilisation et de réappropriation de la terre et de ses enjeux par ses habitant·es.
 
Férielle Doulain-Zouari, est une artiste franco-tunisienne, née à Paris en 1992, Elle vit et travaille à Tunis. Son travail se situe entre mémoire, territoire et récits locaux, elle compose des "archives sensibles" issues de collectes et d'observations de terrain, pour révéler les fragilités du vivant et réactiver notre sensibilité au réel en collaboration notamment avec des artisans ouvriers. Elle a exposé à La Boîte ou Jaou à Tunis, à la Biennale d’arts et d’architecture du Centre Val de Loire en France, au Louvre d’Abu Dhabi ou encore à la Biennale de Ouagadougou. En 2021, elle a reçu le deuxième prix de la Biennale de Dakar "Révélation". Elle est représentée par la Septième Gallery à Paris.
Montons l'escalier. Dans le corridor Kay Zevallos Villegas a laissé pendre son Ombre des Amazonies. Dans de nombreuses cosmovisions amazoniennes, dont l’artiste est originaire, l’eau est un corps vivant : elle respire, se souvient et guérit. Dans cette installation monumentale, les affluents de l’Amazone sont taillés dans des membranes en silicone et dérivé de caoutchouc, matière première et moteur de l’expropriation coloniale. Pigmentées en rose au rocou (achiote), ces formes évoquent la légende du Bufeo Colorado (dauphin rose), être qui, la nuit, se transforme en homme blanc pour violenter les jeunes femmes.

Ces "mues", que l’artiste porte comme une seconde peau dans ses performances, marquent un point de rencontre entre les mondes et ouvrent la possibilité d’une réécriture mythologique des mémoires orales détournées et dépouillées de leur dimension rituelle, utilisées pour masquer une violence faite aux femmes, encore persistante aujourd’hui et aux grossesses son désirées.

Kay Zevallos Villegas dite Kay, née à Lima au Pérou, est une performeuse, metteuse en scène, chorégraphe et plasticienne. Elle vit et travaille à Paris.

L'ours polaire monte la garde à l'entrée de la première salle. Cet animal est une icône parmi les espèces menacées. Le réchauffement climatique, qui entraîne une fonte de la banquise (et donc la destruction de l’habitat et des moyens de subsistance de l’espèce) est une menace majeure pour l’ours polaire. En 2006, la population globale a été estimée entre 20 000 et 25 000 individus et ne cesse depuis de décliner.

L’animal mesure plus de 3 mètres. Il a été acquis en 1970 grâce à Georges W. Larose, installé en Alaska qui a joué le rôle d’intermédiaire entre le guide et chasseur Don Johnson (Alaska), la maison de taxidermie Jonas Brothers (Seattle) et François Sommer, qui estimait qu'il était nécessaire pour garantir l'attractivité du musée. 
Nous voici dans le Salon aux oiseaux où trône La voiture aux oiseaux (2007) créée dans son atelier retiré dans la Creuse par Vincent Dubourg (né en 1978) où il recycle chaque matériau. La carcasse d’automobile de la marque Isetta, extraite d’un taillis, dénonce l’impact de l’homme sur le paysage forestier. Symbole de l’industrie et de la pollution, la voiture abandonnée est néanmoins envahie par la végétation. Des oiseaux y ont même installé leurs nids, signifiant que la nature reprendra ses droits. Cette confrontation entre le monde urbain et le monde sauvage est caractéristique du travail de Vincent Dubourg.

Je signale que nombre d’artistes contemporains fondent leurs oeuvres parmi les collections permanentes. Cette particularité muséographique incite à rester constamment aux aguets, dans la succession de salles et cabinets explorant les relations entre l’homme et la nature. Je ferai ainsi plusieurs digressions au fil de cet article s'agissant d'oeuvres dont je n'ai pas parlé dans les précédents articles relatant une exposition dans ce musée.

Pauline Ripp, lauréate du Prix COAL mention spéciale du jury 2025 pour son projet Elficologie : la récolte de la rosée du matin, a coiffé l'anatomiste Georges Cuvier, toujours présent dans la salle, et glissé son matériel dans la vitrine.
Son projet, inspiré de l’elficologie – définie par Pierre Dubois comme "l’écologie de l’âme" tisse des liens entre bureaucratie institutionnelle et folklore, alchimie, science et savoir-faire artisanaux. 

Aussi discrète qu'éphémère, la rosée est présente dans de nombreux champs, des plus scientifiques aux plus ésotériques. Faut-il néanmoins rappeler que le point de rosée désigne scientifiquement la température à laquelle l’humidité de l’air se condense ? Mais dans les récits elfiques, la rosée serait une importante ressource nourricière.

Mêlant design spéculatif, performance, artisanat et narration, Pauline Rip revisite une coutume: la récolte de la rosée, cette "eau céleste", réputée indispensable à la fabrication de la pierre philosophale pour les alchimistes.

Elle s'incarnait par exemple dans le rituel printanier purificateur oublié des Pays-Bas, le dauwtrappenqui consiste à marcher pieds nus à l’aube dans l’herbe couverte de rosée.

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